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Université populaire mardi 22 mars 2011

Les coopératives, le mouvement ouvrier, l’autogestion

Une discussion dans le cadre de l’université populaire, dans l’ancienne Manufacture des Tabacs de Nantes, mardi 22 mars 2011

dimanche 3 avril 2011

La première association ouvrière de production, ancêtre de la Scop, date de 1834. Ses pionniers sont issus du mouvement mouvement révolutionnaire, catho ou laïc, mais les objections naissent vite de ceux qui pensent que ce n’est pas la priorité. Aujourd’hui la Scop permet l’autogestion, mais le permet seulement. Rien n’est garanti.

Les ancêtres
Petit rappel historique : la première coopération est une AOP, association ouvrière de production fondée en 1834, l’Association chrétienne des bijoutiers en doré.

L’idée de la coopération va être portée par le mouvement ouvrier du XIXe, non sans débats internes, et on va retrouver les deux courants, laïc et catho.

Quatre dates esquissent les débuts de quatre types de coopératives et donne une typologie sommaire : ouvrière de production, de consommation, agricoles et de crédit :
- En 1834, quatre ouvriers parisiens fondent la première coopérative de production, l’Association chrétienne des bijoutiers en doré, dont sont issues toutes les coopératives de production industrielle.
- En 1844, à Rochdale, faubourg de Manchester, 28 ouvriers tisserands créent la Société des équitables pionniers de Rochdale , la première coopérative de consommation, mère du mouvement coopératif de consommation mondial.
- En 1864, à Heddensdorf, en Rhénanie, le bourgmestre Raiffeisen crée, pour libérer les paysans de l’usure, la première coopérative de crédit mutuel.
- En 1882, à Hjelling, des paysans danois, contraints de renoncer à la culture des céréales à cause de la concurrence des blés américains, fondent une coopérative laitière, dont découlent en grande partie les coopératives agricoles modernes.
Si on peut distinguer les coopératives d’utilisateurs, de consommateurs essentiellement qui incluent les solutions coopératives appliquées au logement, on parle de coopératives dans pas mal de volets de l’activité humaine, des coopératives scolaires aux GAEC, Groupements agricoles d’exploitation en commun en passant par des coopératives regroupant des professions libérales (géomètres, experts-comptables...), des coopératives de transporteurs routiers...

L’idée de la coopération va être portée par le mouvement ouvrier du XIXe, non sans débats internes, entre révolutionnaires et plus réformistes, syndicalistes et socialistes (dans le sens de l’époque), et on va y retrouver deux courants, laïc et catho.

A partir de 1848 le courant mutuelliste proudhonien prône la création de groupements ouvriers coopératifs.

Jusqu’en 1880, la coopération est une idée forte qui donne lieu à une croyance, l’Association ouvrière de production, passant pour certains militants ouvriers comme une formule parfaite, égalitaire, mettant fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, visant l’abolition du salariat. Une formule qui serait amenée à connaître un développement irrésistible qui préparera des temps nouveaux. On n’est pas loin de la prophétie. Certains évoquent alors les propos de l’économiste anglais Stuart Mill, libéral à tendance sociale, qui avance que "la production a besoin de capitaux, pas de capitalistes", ce que la Coopération entend bâtir ; des associations de producteurs, sans puissances capitalistes.

Le clivage entre militants se fait sur les espoirs mis dans le développement de la coopération, qui s’affirme plus comme force de contestation, et d’expérimentation à petite échelle, que comme fer de lance d’une transformation sociale. Comme la naissance des coopératives va mobiliser les éléments parmi les plus actifs, les plus expérimentés, les plus conscients de la classe ouvrière, au sein des militants les plus engagés, certains considèrent que développer des projets d’entreprise est une perte par rapport à l’énergie nécessaire au mouvement révolutionnaire et au renversement de l’ordre établi.
Le débat va être constant entre les deux pôles : l’amélioration immédiate de ses conditions de travail, la recherche de relations égalitaires dans l’exercice du travail, et de l’autre côté des révolutionnaires qui considèrent que ce n’est pas là la priorité, pire que c’est une trahison vis à vis de la lutte de classes. Devenu entrepreneur, le militant est-il perdu pour la cause ?

La deuxième session du congrès ouvrier, à Lyon en 1879, préconise que les syndicats commanditent et contrôlent les coopératives.
En 1879, rupture. Le congrès ouvrier de Marseille est dominé par Jules Guesde et son courant collectiviste marxiste pour qui la priorité, c’est l’action politique, et non pas les expériences économiques de type coopératif. Guesde dénonce la "voix mensongère "de la coopération et considère syndicats et mouvement coopératif juste comme des moyens subordonnés, au service de la propagande des idées collectivistes, et de l’agitation révolutionnaire pour renverser le capitalisme. Guesde voit aussi la coopération comme une chimère, notamment parce qu’il pense que pour l’époque ou les grandes industries requièrent de gros moyens en capitaux, le mouvement coopératif serait dans l’incapacité de réunir ce type de montants, se cantonnant à des petites unités.

En 1906, le texte de la Charte d’Amiens explique que "le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupe de production et de répartition, base de la réorganisation sociale". Le syndicat seul. Pas la coopération, exclue du projet.
Fernand Pelloutier, l’inspirateur et le fédérateur des Bourses du travail, pense même que ma coopération est condamnée au repli sur soi, à un certain égoïsme et à un mimétisme de l’entreprise patronale. Seules exceptions à ses yeux, les "coopératives syndicales", créées et commanditées, en tout cas contrôlées, voire gérées, par les syndicats : exemples développés à Albi, avec la Verrerie ouvrière (1895), au Danemark et en Palestine (kibboutz avant et après la création d’Israël à ses débuts)
L’essor du fédéralisme se voudra une réponse collective pour éviter le repli sur soi.

Offensif ou défensif
De 1890 aux années 1920, deux types d’associations apparaissent
- celles qui sont portées par un projet commun, économique, qu’on pourrait dire de type offensif.
- celles qui sont un recours contre le chômage et contre les listes noires du patronat fichant les ouvriers pour faits de grève, qu’on pourrait dire de type défensif. Exemple l’Imprimerie coopérative de Dijon, née après la grève des ouvriers du livre de Lyon en 1906.

L’autogestion yougoslave
Les expériences d’autogestion à grande échelle ayant été menées dans les pays d’Europe de l’Est dans les années 60-70, et notamment dans l’ex-Yougoslavie, sont riches d’enseignement.
La première des leçons : l’existence d’une multitude d’unités de production autogérées revient à recréer une économie de marché où la concurrence va déterminer les conditions de travail et optimiser l’utilisation des ressources matérielles, mais aussi humaines. En conséquence, la création d’une bureaucratie d’État « socialiste », qui planifie l’économie, prive malheureusement les travailleurs de la libre gestion de leur activité.
La deuxième leçon est la difficulté à assurer la continuité de la démocratie lorsque la coopérative emploie un nombre important de salariés : le développement des hiérarchies crée une classe dirigeante ayant des intérêts différents de ceux des travailleurs « de base », qui doivent pourtant leur accorder leur confiance pour gérer l’entreprise.

Les SCOP

Aujourd’hui, les Scop ont des principes intangibles, vérifiées par l’Union régionale des SCOP afin de leur permettre de bénéficier des avantages fiscaux liés à leur statut. Sans entrer dans les détails juridiques, les 2 principales règles sont :
principe d’une personne = une voix à l’assemblée générale annuelle (objectif de démocratie),
principe de répartition des bénéfices : une part est distribuée aux salariés et une part « épargnée » par l’entreprise (objectifs de juste répartition de la richesse et de pérennité de l’activité)

Mais à l’intérieur de ce cadre, les statuts peuvent varier d’une SCOP à l’autre et prévoir des « aménagements » significatifs (par exemple : la répartition du bénéfice peut être inégale selon le statut des salariés (apprentis…), l’accession au sociétariat peut être facultatif, les pouvoirs de décision confiés aux dirigeants peuvent être plus ou moins grands, le contrôle par les sociétaires plus ou moins effectif…) En conséquence, l’identification et l’interprétation de « l’esprit SCOP » peut être très différente d’une société à l’autre et surtout très éloigné des idéaux fondateurs des mouvements ouvriers.

Ainsi Acome, une Scop basée dans la Manche (1200 salarié.e.s), qui fabrique fils, câbles, fibre optique, tubes et menuiserie PVC a sauvé ses marchés en restant compétitif selon les bonnes vieilles règles du marché capitaliste, en créant des filiales au Brésil en 1998, en Chine en 1999 (qui ne sont pas en SCOP) répond aux exigences d’efficacité et de productivité d’une économie désormais mondialisée par une forte présence internationale.

La SCOP Le Moulin Roty, à Saffré (44) née d’une communauté plutôt hippie( histoire relatée par la BD d’Hervé Tanquerelle "La Communauté") est passé du jouet en bois aux peluches haut de gamme, mais qui sont conçues et commercialisées par la SCOP, mais fabriquées par des sous traitants en Chine. La SCOP a juste ouvert un bureau en Chine pour contrôler le côté éthique de cette production déléguée...

Autre exemple qui pourrait éloigner, malgré la forme SCOP, de l’autogestion : le PDG régulièrement réélu de MTTM La Fraternelle, entreprise de manutention maritime de Montoir-de-Bretagne (44), est par ailleurs président de la chambre de commerce de Saint-Nazaire et membre du patronat libéral.

Libéré du rapport de force patron/salarié, la débat social peut exister dans la coopérative. C’est un espace concret ou l’expérimentation sociale et politique est possible, et où l’impératif de profitabilité à court terme des capitaux par les actionnaires n’existe pas.

Cependant le statut SCOP n’implique pas nécessairement un fonctionnement démocratique, transparent et solidaire, où chacun est impliqué.

La coopérative ne peut être sortie du contexte économique et social dans lequel elle se situe et dont les règles s’imposent à elle.
Si l’autogestion donne la possibilité au travailleur d’être son propre exploiteur, elle n’apporte pas de solution au phénomène de l’exploitation.
Où se situe la limite entre l’objectif de pérennité de l’activité et celui de maximisation du profit ?
Quelle place peut alors avoir un syndicat dans une structure coopérative, dès lors que ses délégués sont désignés par les mêmes électeurs que les dirigeants ?
Pour une remise en cause nécessaire de l’ordre social, ne peut-on (par exemple) faire l’économie d’un débat sur la notion de propriété ?

L’idée coopérative de contrôle de l’outil de production par les travailleurs est ancienne, et malgré l’évolution technologique moderne, les débats concernant le choix d’un mode de production juste et démocratique sont plus que jamais présents. Or, une certitude s’impose : le système économique et social actuel nous éloigne de ces libres réflexions.

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